
Les premiers seize pour cent est la série de balados d'Agriculture et Agroalimentaire Canada qui explore les idées les plus fraîches en alimentation et en agriculture. À chaque épisode, découvrez en profondeur un nouveau sujet : les nouvelles pratiques, les idées innovantes et leurs impacts sur l'industrie. Apprenez-en davantage sur le secteur agricole canadien auprès des gens qui font les percées et abattent les barrières! Producteurs et gourmets, scientifiques et hauts dirigeants, toute personne ayant un œil sur l'avenir du secteur, ce balados est pour vous! Un nouvel épisode est publié chaque mois.
Épisode 037 - Plus qu'une transaction : Réinventer la planification de la relève agricole
Le transfert d'une exploitation agricole n'est pas qu'une simple transaction commerciale : c'est un processus profondément humain et souvent complexe sur le plan émotionnel. Dans cet épisode, nous discutons avec deux innovatrices qui réinventent les moyens pour les agriculteurs établis de transférer une exploitation agricole et, pour les nouveaux agriculteurs, de trouver sa place. Heather Watson, directrice générale de Gestion agricole du Canada, apporte une dimension nationale à la planification d'entreprise, à la planification de la relève et aux réalités changeantes de la propriété agricole. Sara Dent, cofondatrice de Young Agrarians, s'emploie à créer de nouvelles voies pour intégrer le secteur de l'agriculture – aidant ainsi les futurs producteurs à trouver des terres, des mentors et une communauté.
En savoir plus sur les boîtes à outils de Gestion agricole du Canada, Young Agrarians (en anglais seulement) et Financement agricole Canada
Transcription
Heather : Pour les agriculteurs, le travail acharné, le dévouement et les sacrifices des générations qui les ont précédés sont littéralement inscrits dans le paysage qui les entoure. Et pourtant, on constate que la planification de la relève agricole est l'aspect qui suscite le plus d'hésitations chez les producteurs. Et je pense que c'est parce que, tout à coup, on parle de l'aspect humain de l'entreprise, et qu'il faut entamer des conversations avec les membres de la famille sans savoir comment s'y prendre.
Pourtant, on constate que ces conversations sur la relève agricole, une fois qu'elles sont lancées, lèvent le voile sur tous les autres aspects de la gestion de l'entreprise. En fin de compte, on réalise que la ferme devra passer par une phase de transition d'une manière ou d'une autre. Le but est donc de réfléchir à ce qu'il faut faire pour transférer avec dignité cette ferme, ainsi que le sang, les sueurs et les larmes qui s'y rattachent, à la prochaine génération d'une manière qui aide tout le monde.
Kirk : De toute évidence, le transfert d'une exploitation agricole n'est pas qu'une simple décision d'affaires. Ces moments peuvent être émotifs et profondément personnels, parce que même s'il y a du travail à faire sur les plans fiscal et juridique, c'est habituellement le côté humain qui complique vraiment la situation.
Marie-France : Et tout cela arrive à un moment important pour le secteur, Kirk. Selon Financement agricole Canada, près de 40 % des agriculteurs canadiens devraient prendre leur retraite d'ici 2033.
Kirk : Et il y a moins de nouveaux agriculteurs qui entrent dans le secteur pour les remplacer. Ce qui accentue la pression sur des processus de transition déjà complexes et nous force à trouver de nouvelles idées, des programmes novateurs et de nouvelles façons de penser par rapport à cette situation, c'est-à-dire lorsqu'une exploitation agricole change de mains.
Marie-France : Mais, comme pour tant de défis dans le secteur de l'agriculture, lorsqu'un problème devient évident, on se retrousse les manches. Des personnes intelligentes et motivées se concertent et trouvent le moyen d'éclaircir la situation. Pour l'épisode d'aujourd'hui, on a parlé avec deux leaders dont les équipes s'attaquent à différentes pièces du casse-tête que représente la relève agricole grâce à des approches novatrices très efficaces.
Kirk : Oui, j'ai parlé avec Heather Watson, de Gestion agricole du Canada. Le travail de cette organisation transforme la façon dont les familles agricoles parlent de l'avenir – ce travail les aide à mieux comprendre les rôles à la ferme, leur héritage, leurs espoirs ainsi que leurs craintes, et à surmonter les obstacles à la communication qui rendent souvent les transitions complexes.
Marie-France : Moi j'ai parlé avec Sara Dent, cofondatrice de Young Agrarians. Son équipe est en train de remodeler la relève agricole dans l'autre sens, c'est-à-dire en créant des voies pour les nouveaux agriculteurs qui veulent accéder à des terres, à des services de mentorat et à une communauté.
Kirk : Vous apprendrez pourquoi l'aspect le plus difficile de la planification de la relève agricole est souvent le côté humain et comment les nouveaux modèles et les nouvelles idées ouvrent des portes à la prochaine génération d'agriculteurs, c'est très intéressant.
Marie-France : On vous présentera aussi des outils et des mesures de soutien pratiques offerts par Gestion agricole du Canada, Young Agrarians et Financement agricole Canada pour aider les gens à amorcer la planification de la relève agricole sur des bases solides : Bienvenue au balado Les premiers 16 % sur les innovateurs et l'innovation dans le secteur agricole canadien. Je suis votre coanimatrice, Marie‑France Gagnon.
Kirk : Et moi, je suis l'autre coanimateur, Kirk Finken. Marie-France, plongeons dans le vif du sujet. J'ai d'abord demandé à Heather Watson de nous présenter son organisation.
Heather : Il s'agit d'une organisation nationale, sans but lucratif et non gouvernementale qui se consacre vraiment à l'aspect commercial de l'agriculture. En bref, on aide les agriculteurs à trouver la voie de la prospérité et la tranquillité d'esprit.
Kirk : Prospérité et tranquillité d'esprit? Et pourtant, la planification de la relève agricole n'est pas chose facile. Elle peut être carrément effrayante. Qu'est-ce qui rend ce processus si difficile pour les familles agricoles?
Heather : L'agriculture est incroyablement unique, on travaille avec les mêmes personnes qui ont changé notre couche ou avec qui on s'est chamaillé pour un jouet. Il y a aussi la nature de l'agriculture, le risque élevé et, on l'espère, les grands bénéfices qui en découlent.
C'est intéressant parce que, lorsqu'on demande aux parents, par exemple, quelle est leur plus grande crainte, ils répondent avoir peur que les enfants qui héritent de la ferme la vendent. Mais de l'autre côté, lorsqu'on demande aux gens de la prochaine génération quelle est leur plus grande crainte, ils répondent que leur plus grande crainte est de perdre la ferme, d'être la génération qui a laissé tomber sa famille et les gens qui les ont précédés. C'est un sentiment et une culture incroyables dont il faut être fier, mais qui créent une pression incroyable.
Si on comprend bien qu'il s'agit d'un élément vraiment crucial de la conversation concernant la relève agricole, on peut trouver toutes les solutions techniques possibles. Mais si votre famille n'est pas prête à même commencer à penser à tout ça, ça ne fonctionnera tout simplement pas.
Kirk : Vous avez parlé de la pression que ressent la prochaine génération. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?
Heather : Oui, c'est certain que la prochaine génération ne veut pas être celle qui perdra la ferme. C'est ce qui ressort le plus souvent. Un gros morceau du casse-tête, c'est l'incertitude, parce que même si on va au collège ou à l'université dans le domaine de l'agriculture et qu'on obtient un diplôme pour ensuite revenir à la ferme, on ne sait pas vraiment si on aura une place au sein de cette entreprise, et dans quelle situation elle sera. Et, si ces conversations n'ont pas lieu, on commence à se demander si on a fait le bon choix. Ou si on devrait envisager autre chose.
En agriculture, beaucoup de gens n'aiment pas ça, mais il est aussi question de mise de fonds sous forme de travail. Donc, on se retrouve avec un ou deux de ses enfants qui sont toujours là à nos côtés pour nous aider à traire les vaches ou à nourrir le bétail, et voilà que l'on doit évaluer les efforts que chacun a consacrés à la ferme, déterminer la valeur que ça représente à partir de maintenant et trouver un moyen de mesurer cette valeur par rapport à ceux qui ne veulent pas travailler dans le domaine de l'agriculture et qui sont allés à l'université pour devenir dentistes, médecins ou enseignants, peu importe. Et je pense que, pour la prochaine génération, il y a cette crainte que tout cela leur glisse des mains.
Kirk : De toute évidence, vous avez été témoin de ces conversations. Et je suppose que vous avez également fait des recherches, n'est-ce pas?
Heather : On a réalisé une étude nationale pour essayer de comprendre le lien entre la santé mentale et la gestion d'une entreprise agricole. Dans le cadre de l'étude, on a demandé aux participants quels étaient leurs plus grands facteurs de stress. C'était une question ouverte, on pouvait répondre n'importe quoi. Et le premier facteur était l'incertitude. Dans le cas des femmes et des jeunes agriculteurs en particulier, les niveaux de stress étaient plus élevés sur ce plan, et il y avait deux autres facteurs de stress. Le maintien de l'harmonie entre la famille et l'équipe agricole, et le transfert de l'exploitation agricole. Encore une fois, c'est en raison de l'incertitude. Pourquoi est-ce que je fais tout cela? Le fait d'avoir ces conversations tôt, comme on l'a déjà dit, peut aider à éviter beaucoup de stress et d'anxiété.
Kirk : Parlons donc de ces conversations. Vous avez parlé de la pression sous-jacente lorsque les familles ne discutent pas du sujet. Gestion agricole du Canada organise des ateliers visant précisément à aider les familles à amorcer ces conversations. Comment ces ateliers ont-ils commencé?
Heather : Ça vient en fait de la Nova Scotia Fédération of Agriculture sur la côte Est, qui avait élaboré ce concept incroyable consistant à organiser un atelier pour encourager des familles agricoles à participer ensemble. Nous en avons entendu parler de façon élogieuse. On a donc demandé à l'organisation si elle accepterait que l'on utilise le concept pour organiser quelques ateliers partout au Canada; évidemment, les gens de la côte Est étant ce qu'ils sont, ils ont accepté.
C'est là qu'on a lancé le concept des ateliers sur la relève agricole « Combler le fossé » à l'intention des familles agricoles. Ce qui distingue ces ateliers, c'est que souvent, dans le domaine de l'agriculture, on se rend à une foire commerciale ou à un atelier, et on y trouve une personne représentant la ferme, et souvent, c'est la personne qui a le plus de temps libre. Souvent, ce ne sont pas des membres de la prochaine génération ni des femmes. Dans le cadre de cet atelier, on est très conscient que la relève agricole est un processus familial qui concerne tout le monde parce qu'il s'agit de l'avenir du gagne-pain de chacun. Le but est donc de réunir maman et papa, leur fille et leur garçon et les conjoints de fait, entre autres, dans la même pièce pour qu'ils apprennent ensemble, mais surtout, pour qu'ils comprennent les espoirs et les craintes de chacun, et essaient de faire avancer les choses à cet égard.
Kirk : C'est vraiment puissant, surtout l'idée de réunir tout le monde dans la même pièce pour s'écouter et se comprendre réellement. Avez-vous un exemple pour nous aider à comprendre à quoi cela ressemble concrètement dans un atelier?
Heather : Je me souviens d'un cas où il y avait une mère et un père, âgés d'environ 75 ans, en compagnie de leur fils et de leur belle-fille. C'était intéressant parce que nous avions fait cette évaluation de la relève agricole. Il y avait la mère et le père qui, durant l'évaluation, disaient « Oui, nous avons ceci, nous avons cela ». Et la belle-fille demandait : « Où ça? » Parce qu'elle évaluait la situation bien différemment. De son point de vue, il n'y avait rien en place. Et les parents qui répondaient : « Oui, on a ça ». Et la belle-fille qui demandait « Où ça? ». Les parents répondaient qu'ils avaient un plan quelque part. Qu'ils avaient consulté un conseiller il y a 20 ans. Mais la belle-fille précisait qu'elle ne faisait pas partie de la famille il y a 20 ans. Et que ce serait une bonne idée d'avoir une conversation à ce sujet. Mais c'était génial parce que cette famille, entre autres, était restée après l'atelier, et la conversation avait duré au moins une heure. Après coup, la belle-fille a admis que cette conversation n'aurait jamais eu lieu sans cet atelier. Le simple fait de nous réunir dans la même salle. Alors c'est ça, la mère et le père ne voulaient pas vraiment y aller parce qu'ils avaient l'impression d'avoir déjà fait le tour de la question, d'avoir assisté à tous les ateliers sur la relève agricole. Mais beaucoup sont axés sur l'aspect technique, c'est-à-dire les testaments et la planification successorale, qui sont des éléments extrêmement importants, mais la plupart des familles n'en sont pas encore là. Ils ont tendance à se dire : « Oh, nous avons préparé un testament ou un plan successoral. Nous avons terminé notre plan de relève agricole. » Ils ne réalisent pas que ce n'est pas seulement une question d'actifs, mais aussi une question de connaissances, de compétences et de confiance.
Kirk : C'est un excellent exemple, merci. Ce que je comprends, c'est que cette conversation doit avoir lieu tôt et souvent.
Heather : Oui, c'est en plein ça, parce que c'est tout simplement incroyable, le fait que ça crée une occasion de lancer la conversation et de se dire qu'un jour, on aimerait transférer la ferme. Demander à ses proches s'ils souhaitent prendre la relève de la ferme, et poser la question plus d'une fois.
Il y a des conseillers qui aident les producteurs concernant la gestion d'une entreprise familiale du point de vue des règles ou de la gouvernance. Il y en a un qui s'est joint à l'atelier pour raconter son histoire, et il y a une règle selon laquelle, après avoir obtenu un diplôme d'études collégiales ou universitaires, il ne faut pas revenir à la ferme avant une période de cinq ans parce qu'il est important d'acquérir cette expérience de l'extérieur en travaillant pour quelqu'un d'autre. Par exemple, on peut travailler dans le domaine de l'agriculture, ou peut-être même pour une autre ferme, mais il est important d'acquérir cette expérience de l'extérieur et de ne pas se cantonner dans cette seule ferme. C'est le genre de règles qui sont expliquées et qui donnent à tout le monde une idée générale de la chronologie des événements, comme aller à l'école pour faire des études dans un domaine quelconque. Si c'est vraiment l'agriculture qui vous intéresse, il pourrait y avoir une place pour vous. Mais il y a aussi d'autres aspects.
Je vais vous parler de mon ami Matt Lobley, du Royaume-Uni, qui a étudié ce qu'on appelle l'effet de la succession. Et l'effet de la succession fonctionne dans les deux sens. Ce qui fonctionne bien, c'est lorsque l'on identifie un successeur, même si ce n'est pas cette personne qui prendra la relève de la ferme au bout du compte. Le fait d'avoir désigné un successeur influence notre façon de penser et d'agir. On est alors porté à continuer d'investir dans la modernisation de l'équipement et des infrastructures. On se dit que ça vaut peut-être la peine de prendre un risque et d'acheter cette parcelle de terre parce qu'on voit l'avenir de la ferme avec cette personne ou ce groupe de personnes, alors on continue de diriger l'entreprise efficacement.
D'un autre côté, à mesure que l'on vieillit naturellement, on pense et agit différemment quand il est question de l'avenir. Donc, si on a 60 ans, on prend peut-être moins de risques. On se demande si c'est vraiment nécessaire de moderniser un équipement ou s'il fera l'affaire. Inconsciemment, on commence à hésiter à investir dans la ferme. Mais après, on y repense et on dit à nos enfants qu'on voudrait qu'ils prennent la relève. Ça les place dans une position très difficile, parce que tout d'un coup c'est comme si on prenait une voiture d'occasion et qu'on se rendait compte que les freins doivent être réparés et qu'il faut de nouveaux pneus, une nouvelle batterie, etc. Ils se penchent donc sur la question, parce que cela représente beaucoup de travail. L'effet de la succession fait en sorte que, si on y réfléchit à l'avance, la transition sera beaucoup plus harmonieuse.
Il n'y a pas une seule solution bonne pour tous. Je pense que c'est ce qui rend la planification de la relève agricole difficile. Mais c'est aussi ce qui rend le processus stimulant, parce qu'il y a toujours une voie à suivre.
Kirk : Et j'imagine qu'une partie de cette voie pourrait être très différente? Parfois, même lorsque les conversations sont optimales, la relève agricole n'est pas toujours au rendez-vous. Comment en parlez-vous avec les familles?
Heather : Parfois, la meilleure chose à faire est de partir. Il ne faut pas forcer les gens lorsqu'il est question de relève agricole. Il ne faut pas en venir à la conclusion que l'absence de relève agricole équivaut à un échec. Parce que parfois, la solution la plus logique est en fait de laisser tomber l'idée de la relève agricole. Je me souviens, lors de l'Ottawa Valley Farm Show en mars, d'avoir parlé à un couple pour qui le choix était de garder la ferme ou de garder la famille, mais qui a réussi à cheminer afin de concilier ces deux choix en fin de compte.
Je sais que notre conversation d'aujourd'hui porte sur les fermes familiales et la dynamique familiale. Mais il y a aussi une foule de possibilités pour les producteurs qui cherchent à transférer leur ferme aux bonnes personnes, qui ont les compétences voulues et qui leur plaisent. Il y a d'excellents programmes de jumelage entre des agriculteurs plus âgés et de nouveaux agriculteurs qui veulent intégrer le secteur. Je tiens également à souligner tous ces excellents programmes, parce que je crois qu'il y a une place pour tout le monde dans le domaine de l'agriculture.
Kirk : Marie-France, c'est un point tellement important, parce que, pour de nombreux producteurs, la prochaine génération ne fait pas partie de la famille.
Marie-France : Et Kirk, c'est exactement là qu'intervient notre prochaine invitée. Sara Dent, cofondatrice de Young Agrarians, a mis sur pied des programmes qui jumellent des propriétaires fonciers avec de nouveaux agriculteurs et créent de toutes nouvelles voies d'accès au secteur. Alors, Sara, lorsqu'on vous demande de décrire l'organisation Young Agrarians, que répondez-vous?
Sara : Beaucoup de gens me demandent, par exemple, ce que je fais pour gagner ma vie, et je leur réponds que je cultive des agriculteurs. Essentiellement, l'organisation compte maintenant environ 30 employés, qui sont répartis en Colombie-Britannique, en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba et en Ontario, et c'est une organisation qui établit des liens entre les agriculteurs. Donc, chacun de nos programmes, nous en comptons six à l'heure actuelle, est fondé sur un modèle qui établit des liens entre les agriculteurs. L'organisation en est à sa 15e année d'existence, et elle a tellement évolué. Il y a clairement une demande pour des programmes de soutien destinés aux nouveaux agriculteurs et aux jeunes agriculteurs d'aujourd'hui.
Marie-France : Justement, à propos de ces programmes et de la relève agricole, pouvez-vous m'en dire plus sur votre programme de jumelage des terres et son fonctionnement?
Sara : Nous avons commencé à nous pencher davantage sur la question de l'accès aux terres, qui est généralement considéré comme le principal obstacle pour les nouveaux et les jeunes agriculteurs d'aujourd'hui. En raison de l'augmentation exponentielle du coût des terres agricoles. Nous avons fini par discuter assez longuement avec le Québec. J'ai eu l'occasion de rencontrer les responsables du lancement du projet de banque de terres agricoles au Québec, qui s'appelle maintenant L'Arterre. C'est en fait la première province à démontrer une augmentation du nombre de nouveaux agriculteurs, qui produisent d'ailleurs la moitié des légumes consommés au Québec; il y a donc eu un investissement réel dans le renouvellement des exploitations agricoles.
J'ai donc ramené toutes ces idées pour les présenter au ministère de l'Agriculture de la Colombie-Britannique. En fin de compte, nous avons adapté le programme du Québec du français à l'anglais. Un des responsables du programme est venu sur place ici pour donner une première formation à quelques personnes sur le jumelage des terres, et il nous a expliqué ce qu'impliquait la prestation de ce type de programme de services. On a mis à l'essai le programme dans la région métropolitaine de la vallée du Fraser à Vancouver, où se trouvent les terres agricoles les plus coûteuses au pays, puis grâce au soutien de la province de la Colombie-Britannique par l'entremise du ministère de l'Agriculture de la Colombie-Britannique et d'autres formidables bailleurs de fonds comme le Columbia Basin Trust et le district régional de Cowichan Valley, nous avons pu lancer le projet à l'échelle provinciale.
On compte sept employés qui travaillent au programme de jumelage des terres de la Colombie-Britannique, et c'est un service gratuit. Essentiellement, on travaille avec des personnes qui possèdent des terres, puis on travaille avec des personnes qui cherchent des terres, et on coordonne le jumelage entre les deux de manière à réduire les risques liés au processus. Jusqu'ici, on a fait 413 jumelages de terres, et il y en a de nouveaux chaque semaine. La raison pour laquelle on offre ce programme de jumelage des terres est que les gens ont tellement de difficulté à trouver une relève agricole. Notre travail consiste donc à créer un bassin de personnes qui veulent démarrer de nouvelles fermes ou prendre la relève d'une exploitation déjà établie.
Marie-France : Quels types d'agriculteurs participent au programme?
Sara : Les nouveaux dans le secteur et les jeunes se trouvent aujourd'hui dans une situation où l'achat d'une terre et le paiement d'une hypothèque pourraient les amener à la faillite dès la première année. La location de terres est donc parfois la seule option financièrement viable pour un nouvel agriculteur aujourd'hui. Bien sûr, tout ça ne tient pas compte de l'aspect lié au capital, c'est-à-dire la capacité des nouveaux et des jeunes à se constituer un capital. Alors, ça fait aussi partie du travail qu'on accomplit dans le cadre du programme, c'est-à-dire aider les gens à comprendre comment accroître le capital investi dans leur entreprise agricole.
Il y a des gens dans le cadre du programme qui ont vendu leur exploitation agricole et transféré les baux à de nouvelles personnes pour qu'elles prennent la relève d'une entreprise agricole établie et mettent en place un bail. On a aidé des gens qui étaient dans le domaine de l'agriculture depuis longtemps, qui se trouvaient dans une situation où ils allaient perdre leurs terres et avaient besoin d'une nouvelle propriété, ou avaient seulement besoin d'un nouveau système de pâturage pour leur terre.
Notre programme peut donc aider de plusieurs façons. On est chanceux d'avoir de l'argent pour un projet pilote en Alberta. On va donc mettre en place notre premier programme de jumelage des terres en Alberta. Et, bien sûr, le programme suscite de l'intérêt partout au pays. Mais le jumelage des terres est le service le plus complexe que nous offrons, et il faut une base de financement vraiment dynamique pour que le programme fonctionne.
Marie-France : C'est génial, et je suppose que, dans bien des cas, ceux qui participent au programme de jumelage des terres cherchent aussi du soutien en tant que nouveaux dans le secteur. Pouvez-vous me parler de votre programme de mentorat et, encore une fois, de son fonctionnement?
Sara : J'entendais beaucoup de gens parler du fait qu'ils avaient besoin de mentorat et de soutien pendant la phase de démarrage. C'est là qu'on a élaboré le programme du réseau de mentorat pour les entreprises.
Encore une fois, il s'agit d'un programme d'entraide entre agriculteurs qui paie des agriculteurs expérimentés pour encadrer de nouveaux agriculteurs et des entreprises en démarrage dans un secteur particulier du domaine agricole.
C'est un programme d'une durée d'un an. Le soutien est surtout offert en janvier, février et mars, parce que c'est la période qui demande le plus de travail. On examine les systèmes qui ont été mis en place ou pas. On offre aussi une série complète de webinaires sur la littératie financière, et on assure une coordination avec le mentor. On s'assure que le mentorat fonctionne.
Ensuite, on communique avec les nouveaux agriculteurs pendant la haute saison, quand il y a des défis à relever à la ferme. Puis, à la fin de l'année, on fait une récapitulation. On a constaté qu'un des aspects les plus utiles est le soutien émotionnel que les agriculteurs reçoivent de la part de leurs mentors pendant ces premières années en démarrage. Aussi, les répercussions du programme se mesurent en fonction des augmentations au niveau des revenus, du volume d'aliments produits et de la superficie cultivée.
Je m'en voudrais de ne pas mentionner l'un des plus grands défis du point de vue de la relève agricole, soit la communication. Je veux dire, dans quelle mesure un nouvel agriculteur est prêt à communiquer avec un propriétaire ou des propriétaires fonciers, ainsi qu'avec un exploitant agricole, et aussi à quel point un exploitant agricole ou un propriétaire foncier est prêt à planifier la relève agricole, à faire les efforts de communication nécessaires pour établir une entente avec le nouvel agriculteur. C'est la communication qui permettra d'établir les relations nécessaires à la relève agricole, bref c'est là que ça passe ou ça casse.
Marie-France : Je pense que c'est une excellente initiative. Pouvez-vous nous donner un exemple parfait de jumelage non familial, quand tous les astres s'alignent?
Sara : Oui, il y a des agriculteurs d'autres pays qui sont venus ici et qui ont pu obtenir la résidence permanente et prendre la relève d'une exploitation de petits fruits sur l'île de Vancouver. Je peux aussi vous donner l'exemple d'une ferme laitière, une petite ferme laitière de la vallée du Fraser. On a été en mesure de travailler avec cette ferme laitière pour déterminer si ce serait possible d'intégrer de nouveaux exploitants au sein de l'entreprise. On a ensuite pu planifier la relève agricole.
Donc, essentiellement, la personne chargée du jumelage discutera avec des gens qui exploitent une ferme déjà établie et leur posera toute une série de questions. Pour certaines questions, les gens ne peuvent pas répondre immédiatement. On dit aux gens que le processus de jumelage prend au moins six mois, mais que ça prend habituellement un an.
Le responsable du jumelage des terres peut être là pour faciliter les conversations préliminaires, mais le suivi du dossier pourrait être confié à des avocats et à des comptables, selon la portée de l'entente juridique entre les parties, parce que Young Agrarians compte des avocats qui examinent nos contrats de location, mais s'il s'agit d'un processus plus complexe, comme un transfert de terre, il y aura alors beaucoup plus de parties qui seront appelées à intervenir. On a d'ailleurs élaboré une trousse d'outils sur la relève agricole non familiale.
Marie-France : Justement, passons aux ressources que vous offrez. Pouvez-vous m'en parler?
Sara : On trouve une foule d'outils très utiles sur le site Web de Young Agrarians. Si vous êtes en Ontario, si vous êtes en Alberta, il y a des guides d'accès aux terres et des trousses d'outils, et vous trouverez sur notre site Web des modèles de bail et de permis gratuits qui ont fait l'objet d'un examen juridique. On a même préparé un guide d'accès aux terres pour le Nouveau-Brunswick. Tout ça fait partie de la création d'outils et de ressources, de ressources éducatives pour les personnes qui ont besoin d'en savoir plus sur l'accès aux terres.
Marie-France : Je comprends que votre organisation gère des programmes très concrets, mais vous consacrez maintenant plus de temps à des travaux de nature stratégique. Pouvez-vous m'expliquer pourquoi cet aspect est important et quelle est son utilité pour aider les nouveaux agriculteurs à s'établir?
Sara : Oui, j'ai toujours été une personne axée sur le travail sur le terrain. Puis, à un moment donné, j'ai commencé à discuter avec des représentants du gouvernement de la Colombie-Britannique. Pendant longtemps, on a vu le gouvernement provincial établir une nouvelle stratégie d'intégration, avec un agrologue désigné pour accompagner les nouveaux agriculteurs tout en appuyant la stratégie et l'élaboration de programmes. En Colombie-Britannique il y a maintenant un nouveau programme d'accélération des entreprises agricoles qui permet de faire appel à des experts en planification d'entreprise ou d'obtenir une rémunération pour rédiger soi-même un plan d'affaires.
Donc, ce que je constate maintenant, et l'an prochain sera ma 15e année d'expérience dans le domaine, lorsqu'on travaille avec le gouvernement pour faire avancer une stratégie, il peut alors consacrer du temps et des ressources pour soutenir la prochaine génération d'agriculteurs, et le fait d'avoir cette voie stratégique permet justement l'affectation de ressources. On travaille donc à la création de ces voies stratégiques dans d'autres provinces.
Et vous savez, tous les cinq ans, il y a le Partenariat canadien pour l'agriculture, et on essaie d'accorder la priorité à l'accès aux terres et au capital pour les nouveaux agriculteurs dans le prochain cadre, ce qui nous oblige à travailler dans ce sens à l'échelle provinciale et fédérale. Le travail stratégique est fascinant. Il est question de politique, de relations, et Young Agrarians joue un rôle concret pour faire valoir l'importance d'une politique pour les nouveaux et les jeunes agriculteurs afin que les générations futures aient accès aux terres.
Kirk : De toute évidence, ce qui ressort des propos de Heather et Sara, c'est que la relève agricole ne doit pas être remise à demain. Il faut la planifier. Donc, si vous êtes à l'écoute et que vous vous demandez par où commencer, il existe d'excellentes ressources. Gestion agricole du Canada offre des outils, des guides et ses ateliers « Combler le fossé », qui visent tous à aider les familles à parler ouvertement des attentes et des rôles de chacun, et surtout, de l'avenir de la ferme.
Marie-France : Et l'organisme Young Agrarians soutient les nouveaux agriculteurs d'une autre perspective. Son programme de jumelage des terres établit des liens entre les propriétaires fonciers et les nouveaux agriculteurs, et son réseau de mentorat permet de jumeler de nouveaux producteurs avec des producteurs expérimentés. L'organisme offre aussi une trousse de planification de la relève agricole non familiale qui vous explique les différents modèles et accords possibles. Sur son site Web, vous trouverez des modèles de bail et de permis ainsi que des guides d'accès aux terres pour plusieurs provinces.
Kirk : Et si vous souhaitez obtenir une aide plus directe, il y a toujours Financement agricole Canada, qui offre un service de consultation gratuit sur la relève agricole. Pas besoin d'être un client de Financement agricole Canada. Des conseillers rencontrent les familles exactement là où elles sont rendues dans le processus de planification de la relève agricole, et le but n'est pas de vendre des prêts ni des produits. Les conseillers se concentrent sur le côté humain, c'est-à-dire aider à clarifier les objectifs, à faire ressortir les préoccupations, à se préparer aux conversations et à planifier les prochaines étapes. Donc, entre Gestion agricole du Canada, Young Agrarians et Financement agricole Canada, il y a tout un écosystème de soutien, que votre but soit de garder la ferme dans la famille, de trouver une personne de l'extérieur pour assurer la relève ou d'explorer carrément de nouveaux modèles.
Marie-France : Et vous trouverez les liens vers toutes ces ressources dans les notes de l'épisode. Ici Marie-France Gagnon.
Kirk : Et Kirk Finken. Merci d'avoir écouté ce balado, et comme toujours.
Marie-France : Essayez quelque chose de nouveau.
Kirk : C'est ça, essayez quelque chose de nouveau, merci.
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Épisode 037 - Plus qu'une transaction : Réinventer la planification de la relève agricole